Coupes sélectives

Changements structurels dans le secteur forestier canadien

19 July 2013

À l’heure actuelle, « transformation » est le maître-mot du secteur forestier canadien, un changement radical et délibéré. La plupart des réflexions sur ces changements ont été axées sur la mise au point de nouveaux produits, la performance environnementale et le développement des marchés. Cependant, à long terme, les changements qui surviennent dans la structure du capital social du secteur et les plans d’entreprise qui caractérisent les sociétés pourraient se révéler encore plus importants.

Dans le passé, le secteur forestier canadien était caractérisé par la présence de sociétés intégrées verticalement et horizontalement qui dominaient les activités à l’échelle régionale ou provinciale. Les coûts d'immobilisation relativement élevés des usines de pâtes et papiers, les économies d’échelle, l’existence de chaînes d’approvisionnement limitées entre la production de bois d’œuvre et la production de pâte et la croissance régulière de la consommation de papier renforçaient cette organisation industrielle. Cependant, au cours de la dernière décennie, les conditions externes aux entreprise ont évolué jusqu’à rompre plusieurs de ces relations. D’abord, la rareté croissante de la fibre dans le monde entier a fait monter les coûts de celle-ci, de sorte que les marges d’exploitation de la production de biens ont baissé tandis que celles des propriétaires de terrains forestiers exploitables ont augmenté. Ensuite, l’aplanissement des obstacles au commerce (institutionnels et économiques) a mondialisé les chaînes d’approvisionnement. Troisièmement, la croissance rapide de la demande de produits secondaires de pâtes et papiers (comme les produits d’hygiène, le papier-mouchoir, le papier hygiénique, le papier pour carton ondulé et les textiles) a accru les marges d’exploitation associées aux produits de consommation. Quatrièmement, en raison de la croissance rapide de l’offre de pâte des pays tropicaux, les prix de la pâte sont demeurés relativement bas. Ceci a eu des répercussions importantes sur les marges d’exploitation.

Marge d’exploitation moyenne par secteur dans l’industrie forestière canadienne (1999-2012)

Ce graphique linéaire montre la marge d’exploitation moyenne pour le bois d’œuvre, les produits primaires et les produits secondaires dans l’industrie forestière canadienne. Les rendements de la production du bois d’œuvre et des produits secondaires sont élevés (autour de 15 %) tandis que les rendements des produits primaires sont faibles (autour de 4 %).

Dans la figure ci-dessus, les « produits de base » comprennent le bois d’œuvre, les panneaux, la pâte et le papier graphique tandis que les « produits de consommation » comprennent le papier-mouchoir, le papier d’emballage et les papiers de spécialité. Un tel environnement économique incite fortement les sociétés qui étaient intégrées verticalement auparavant à abandonner les produits de base et à se spécialiser dans la gestion de terrain forestier exploitable ou dans les produits secondaires. Certaines des plus grandes sociétés forestières mondiales l’ont déjà fait. Domtar est la dernière société en date à signaler son intention d’acquérir stratégiquement des sociétés qui fabriquent des biens de consommation pour trouver des produits offrant des marges plus élevées et de meilleures perspectives de croissance. Domtar s’est départie de la totalité de son segment du bois massif ainsi que de quelques usines de pâte commercialisée tout en acquérant des sociétés de production et de distribution de produits de soins personnels à base de pâte (p. ex., les produits d’hygiène féminine, les couches, les produits pour les adultes incontinents, etc.) et en se rapprochant de façon décisive de ses clients de la papeterie de bureau en faisant des investissements importants dans les réseaux de distribution.

Dans cet environnement, les conglomérats asiatiques multinationaux ont accumulé des usines de pâte commercialisée au Canada pour les intégrer dans les chaînes d’approvisionnement internationales. Les buts qu’ils se sont fixés pour ces actifs diffèrent de ceux des producteurs traditionnels de pâte commercialisée. Les bénéfices apportés par la production asiatique de textiles et de papier-mouchoir sur le marché intérieur étant considérables, ces sociétés cherchent d’abord et avant tout à éliminer l’incertitude quant aux coûts et à l’approvisionnement pour couvrir leurs besoins en pâte. Par exemple, jusqu’en 2007, Paper Excellence (une filiale en propriété exclusive du conglomérat indonésien Sinar Mas) n’avait pas d’usines au Canada, mais elle est devenue depuis le plus gros producteur de pâte kraft blanchie de résineux du Nord du Canada. De même, Aditya Birla a fait son entrée au Canada en 2006 et est maintenant le plus gros producteur de pâte pour transformation chimique. Les deux sociétés continuent à rechercher de nouvelles acquisitions tout en investissant des centaines de millions de dollars dans les modernisations et les conversions — principalement dans les usines inactives.

Entre-temps, les fabricants de produits de base traditionnels deviennent de plus en plus spécialisés et se concentrent sur un produit en particulier qu’ils considèrent comme leur activité « de base ». Cette évolution a été en grande partie une réaction à l’effondrement de la demande de papier graphique (en Amérique du Nord et, de plus en plus, dans le monde entier). En ce qui concerne le bois massif, le rétablissement en cours du secteur américain de l’habitation ainsi que la réduction de la disponibilité de la fibre à l’intérieur de la C.-B. et au Québec ont amené les entreprises à s'attendre à une hausse des rendements de la production de bois de charpente et de panneaux au cours de la prochaine décennie. Ceci a entraîné une vague d’acquisitions par de grosses sociétés canadiennes du secteur du bois d’œuvre de résineux (en particulier West Fraser, Canfor et Interfor) dans le sud des É.-U., où l’approvisionnement en fibre à long terme est plus proche du marché, offert à des prix compétitifs et plus stable.

Les implications de ce changement radical dans la structure du capital social et l’orientation stratégique des sociétés sont profondes et, à long terme, peut-être qu’aucune autre transformation n’aura un impact aussi important sur l’avenir du secteur forestier canadien.