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Nouvelles en santé et biodiversité des forêts
Volume 12, No. 1, printemps 2008
Par Barry Lyons
Dans un numéro précédent du présent bulletin (Volume 8, no 1, printemps 2004), Hopkin et al. ont abordé l’introduction de l’agrile du frêne (Agrilus planipennis), sa biologie fondamentale, les signes et les symptômes d’une attaque par cet insecte et les besoins en matière de recherche sur la lutte contre ce dernier. À cette époque, l’aire de répartition de l’agrile du frêne en Amérique du Nord se limitait au comté d’Essex, en Ontario, et aux régions sud-est du Michigan et nord-ouest de l’Ohio. Une espèce exotique envahissante peut se propager lentement, par dispersion naturelle, ou plus rapidement, sous l’effet de l’activité humaine. Dans le cas de buprestidés, comme l’agrile du frêne, la propagation peut être attribuable au transport de produits de bois non traité, de bois de chauffage infesté ou de matériel de pépinière. D’après les résultats d’études dendrochronologiques, l’agrile du frêne était présent dans la ville de Détroit une dizaine d’années avant sa découverte, en 2002. Par conséquent, cet insecte a pu se propager librement et sans contrainte pendant une longue période avant d’être découvert. Entre-temps, des populations largement répandues de ce coléoptère ont été découvertes au Michigan, en Ohio, en Indiana, tandis que des populations localisées ont été relevées en Illinois, dans le Maryland, en Pennsylvanie et en Virginie-Occidentale. La population récemment découverte à Toronto est celle la plus à l’est trouvée à ce jour au Canada. Bon nombre de ces populations étaient bien établies au moment de leur découverte, signe que certaines d’entre elles étaient déjà probablement présentes avant l’imposition de mesures de réglementation phytosanitaire.
L’agrile du frêne, comme son nom l’indique, attaque toutes les espèces de frênes (Fraxinus spp.). Depuis son apparition en Amérique du Nord, ce coléoptère a provoqué la mort de millions de frênes. Le nord-est de l’Amérique du Nord compte cinq espèces de frênes indigènes : le frêne rouge (F. pennsylvanica, aussi appelé frêne vert), le frêne blanc (F. americana), le frêne noir (F. nigra), le frêne bleu (F. quadrangulata) et le frêne pubescent (F. profunda). Les deux premières sont d’importantes espèces de feuillus dont le bois est utilisé en ébénisterie et pour la fabrication d’équipements sportifs. Le frêne noir est très recherché par les collectivités autochtones qui s’en servent pour fabriquer des paniers et autres objets d’artisanat. Le frêne pubescent et le frêne bleu, des espèces peu communes au Canada, poussent surtout dans l’extrême sud-ouest de l’Ontario. En avril 1983, le frêne bleu a été désigné espèce « menacée au Canada » par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada. Sa situation a été réévaluée en novembre 2000 et cette espèce est maintenant désignée « préoccupante ». Le frêne bleu semble avoir une certaine résistance à l’agrile du frêne, alors que le frêne pubescent, une espèce dont la présence en Ontario était inconnue avant 1992, est très vulnérable. Tous les frênes indigènes sont donc candidats au programme de conservation génétique. Les 11 autres espèces de frênes présentes ailleurs en Amérique du Nord ainsi que les espèces exotiques de frêne sont également toutes menacées. Les espèces asiatiques semblent être moins vulnérables.
S’il est possible de ralentir la propagation d’insectes exotiques, comme l’agrile du frêne, il est aussi possible de répartir proportionnellement dans le temps les coûts liés à la lutte contre de tels ravageurs. L’adoption d’une stratégie visant à freiner leur propagation nous permet également de gagner du temps pour élaborer d’autres méthodes de lutte. Les mesures et règlements phytosanitaires adoptés en vertu de la Loi sur la protection des végétaux et interdisant ou limitant le déplacement de produits potentiellement infestés visent justement à ralentir la propagation d’espèces envahissantes. Les produits réglementés à l’égard de l’agrile du frêne comprennent notamment le matériel de pépinière, les arbres, les billes, le bois, le bois brut de sciage, ainsi que les palettes et autres matériaux d’emballage en bois, l’écorce, les copeaux de bois ou les copeaux d’écorce provenant de frênes (Fraxinus spp.) ainsi que le bois de chauffage de toutes les essences. En Ontario, le comté d’Essex et la municipalité de Chatham-Kent (anciennement le comté de Kent), ainsi que les comtés d’Elgin, de Lambton et de Middlesex sont tous réglementés en vertu d’une ordonnance ministérielle sur les lieux infestés interdisant ou limitant le déplacement hors de ces zones réglementées du bois de chauffage du frêne ou de tout autre produit du frêne. Dans les comtés de Lambton, d’Elgin et de Middlesex, chaque propriétaire dont les terrains sont situés dans un rayon de 5 km d’arbres infestés a également reçu un avis de mise en quarantaine. Ces mesures de quarantaine restreignent le déplacement hors de ces propriétés des produits réglementés. Il en résulte une structure emboîtée de quarantaines (mise en quarantaine d’un secteur dans une zone déjà en quarantaine).
Dans de tels comtés qui ne sont pas considérés comme entièrement infestés, cette structure emboîtée réduit le risque que les activités humaines propagent l’agrile du frêne depuis les zones réputées infestées (et réglementées) vers d’autres secteurs potentiellement non infestés, tout en interdisant le déplacement hors du comté des produits à haut risque. Elle offre le double avantage de ralentir la propagation de l’agrile du frêne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du comté. Dans le cas d’infestations localisées, comme celles découvertes récemment dans le comté de Norfolk et à Toronto, seuls les propriétaires de terrains où des arbres sont infestés ont reçu pour l’instant des avis d’interdiction de déplacement et sont soumis à des mesures de quarantaine. Il s’agit d’une solution temporaire en attendant que d’autres mesures phytosanitaires soient appliquées.
La plus grande difficulté que pose la lutte contre cet insecte a été notre incapacité de repérer de nouvelles populations de faible densité. Malgré les efforts considérables de recherche déployés pour identifier une substance attractive, aucun appât efficace pour les piège de détection n’a pu encore être mis au point. Par conséquent, nous devons nous fier à la présence de signes et de symptômes de l’activité de l’insecte afin de pouvoir dépister les arbres infestés. Les signes et les symptômes comprennent l’éclaircissement et le dépérissement de la cime, des déformations de l’écorce, l’apparition de pousses adventives sur le tronc ainsi que la présence de trous de sortie des adultes en forme de D et des trous faits par des pics à la recherche de larves. Le Service canadien des forêts (SCF) a publié deux documents décrivant les méthodes d’enquête et de dépistage de l’agrile du frêne. Vous pouvez consulter ces publications à l’adresse suivante : http://scf.rncan.gc.ca/index/ invasif/. Cependant, lorsque ces signes et symptômes deviennent manifestes, les populations du coléoptère sont bien établies et se sont déjà propagées ailleurs.
La lutte biologique (l’utilisation d’organismes vivants pour réduire les populations d’organismes nuisibles) constitue une stratégie antiparasitaire pouvant tirer profit de la méthode visant à freiner la propagation. La lutte biologique classique consiste à rechercher des ennemis naturels des espèces exotiques envahissantes dans leur habitat naturel et à réassocier des insectes hôtes avec leurs ennemis naturels dans leur nouvel habitat. L’Animal and Plant Health Inspection Service (APHIS) et le Service des forêts du département de l’Agriculture des États- Unis (USDA) ont participé activement aux activités de lutte biologique classique contre l’agrile du frêne depuis la découverte de cet insecte, à Détroit. Tout programme de lutte biologique classique comprend les étapes suivantes:
Une fois les trois premières étapes terminées, le Service des forêts du département de l’Agriculture des États-Unis a procédé durant l’été 2007 à des lâchers au Michigan de trois parasitoïdes, originaires de Chine, soit deux parasitoïdes des larves [Spathius agrili (Hymenoptera : Braconidæ) et Tetrastichus planipennisi (Hymenoptera : Eulophidæ)] et d’un parasitoïde des oeufs [Oobius agrili (Hymenoptera: Encyrtidæ)]. L’USDA prévoit mettre sur pied des installations d’élevage de masse de ces parasitoïdes en prévision d’autres lâchers. Une autre méthode de lutte biologique dite inondative ou augmentative consiste à lâcher des agents de lutte biologique établis ou naturels présents dans une région dans d’autres régions où ils sont absents (inoculation) ou à propager de tels agents pour augmenter des effectifs trop peu abondants (inondation).
Lors de la première étape de la lutte biologique classique décrite précédemment, les chercheurs du Service des forêts du département de l’Agriculture des États-Unis ont évalué l’impact des parasitoïdes indigènes sur les populations de l’agrile du frêne. Selon les observations des populations du Michigan, les taux de parasitisme indigène étaient < 1 %. Toutefois, des activités régulières d’élevage de l’agrile du frêne dans des billons, menées dans nos installations de confinement de Sault Ste. Marie, nous ont permis de découvrir une population ontarienne de l’agrile du frêne présentant un taux élevé de parasitisme par deux parasitoïdes larvaires. Le parasitoïde le plus abondant était le Phasgonophorasulcata (Hymenoptera : Chalcididæ), et le moins abondant était le Balcha indica (Hymenoptera : Eupelmidæ). Le premier est l’espèce la plus courante décelée chez des populations indigènes d’Agrilus, tandis que le second est une espèce exotique originaire d’Asie qui s’est probablement introduite en Amérique du Nord grâce à un hôte autre que l’agrile du frêne, puisqu’il a été détecté pour la première fois en 1994, en Virginie. D’après les résultats d’un programme ultérieur de piégeage à l’aide de bandes adhésives qui a été effectué dans une localité de l’Ontario, le taux de parasitisme par le P. sulcata était d’environ 40 %. Les deux espèces de parasitoïdes ont été détectées dans le cadre de l’étude menée au Michigan. Les recherches se poursuivront afin d’évaluer l’impact de ces parasitoïdes sur les populations de l’agrile du frêne ainsi que leur utilité potentielle comme agents de lutte biologique augmentative.
Les frênes son souvent des composantes importantes de nos forêts urbaines, car ils résistent aux conditions difficiles auxquelles sont soumis nos espaces paysagés. Service canadien des forêts (SCF), de concert avec l’Agence canadienne d’inspection des aliments, le ministère des Richesses naturelles de l’Ontario et la ville de London, élabore actuellement un plan scientifique de lutte contre l’agrile du frêne dans les zones urbaines et les banlieues. Au cours de l’été 2007, un projet a été entrepris à London afin de démontrer l’utilité de certains des outils actuellement disponibles pour lutter contre cet insecte ravageur. Au nombre de ces outils, figure l’injection d’un insecticide biologique systémique à base d’extraits de margousier dans le tronc des frênes situés à proximité des arbres infestés. L’efficacité de cet outil, mis au point par le SCF, à Sault Ste. Marie, sera évaluée en 2008.
Contact:
D. Barry Lyons
(705) 541-5617
Centre de foresterie des Grands Lacs
Sault Ste. Marie, Ontario